Sortie du chapeau début juillet, la cérémonie commémorative du 11 novembre devient un dispositif obligatoire dans chaque établissement. Objet d’un cadrage très directif, elle doit être organisée dans l’enceinte de l’établissement, dans les quatre jours ouvrés précédant ou suivant le 11 novembre. Sa préparation et son animation relèvent des chefs d’établissement, avec un protocole largement inspiré des cérémonies officielles : cortège, allocutions, sonnerie aux morts, minute de silence, dépôt de gerbes et interprétation de La Marseillaise.
Le ministère présente ce temps comme un acte pédagogique et civique, destiné à transmettre la mémoire des « Morts pour la France », à nourrir le devoir de mémoire et à renforcer l’attachement des élèves aux valeurs de la République. Il entend également mobiliser les enseignements d’histoire-géographie, d’enseignement moral et civique et d’éducation artistique et culturelle, en associant les élèves à des productions et à des temps de réflexion.
Un travail de mémoire instrumentalisé
Le travail de mémoire, dans une perspective émancipatrice, ne se réduit pas à la célébration de l’unité nationale. Il peut porter sur la paix, sur les résistances, sur la déportation, sur la colonisation, sur l’esclavage, sur les génocides, sur les luttes pour les droits et sur les violences de l’histoire… y compris celles commises au nom de la France.
En imposant la liturgie d’un rituel national, le dispositif instrumentalise la mémoire au service de la visée identitaire que recouvre l’appel à développer le « sentiment d’appartenance ». Il s’agit de donner opportunément satisfaction aux complaintes conservatrices censées dominer l’opinion. Il contribue à la rengaine douteuse du « roman national », où le recours à l’histoire sert moins à développer la conscience critique qu’à installer l’adhésion aux simplifications émotionnellement mobilisatrices qui rallient aux étendards nationalistes.
Le 11 novembre peut très bien être l’occasion dont se saisit librement un établissement pour un travail de mémoire qui met la paix, la défense des libertés, l’idée républicaine en avant. Pourquoi pas ? Mais en faire un exercice imposé relève d’une vision qui confond l’action éducative et l’assujettissement des consciences aux fins d’une normalisation idéologique.
Des chefs d’établissement transformés en opérateurs d’une communication politique
Ce dispositif infléchit dangereusement les missions des personnels de direction. Chargés d’organiser, de coordonner, de sécuriser et de mettre en scène une cérémonie imposée, ils se trouvent placés en position de relais d’une communication politique en période préélectorale, dont ils doivent assurer la visibilité dans leur établissement.
La situation est d’autant plus inconfortable que les mêmes chefs d’établissement reçoivent des consignes leur demandant de veiller au devoir de réserve. On peut légitimement
s’interroger sur une contradiction : exiger la neutralité et la réserve des cadres, tout en leur imposant d’organiser un temps à forte charge politique. Et en sollicitant de surcroît des élus pour des prises de parole.
Des temps imposés qui s’empilent
Cette cérémonie s’ajoute à une accumulation de dispositifs, de temps forts et d’obligations diverses qui fragmentent le temps scolaire et dénaturent le pilotage des établissements.
Une politique éducative pourvue de sens pour ceux qui la mettent en œuvre devrait au contraire laisser la place dans l’animation des équipes à la liberté de conscience nécessaire pour construire un véritable travail de mémoire, ancré dans les savoirs, le débat et la pluralité des mémoires.
