« Les automatismes » : outils du tri social ?

Ou comment déguiser ses renoncements en exigences.

La focalisation institutionnelle sur les automatismes donne l’illusion d’être dictée par des évidences de bon sens.

C’est cependant un acquis élémentaire des sciences de l’éducation que ces « fondamentaux » relèvent de dispositions socialement différenciées. Ce sont, parmi les compétences scolaires, celles qui sont les plus tributaires de l’environnement familial. La mémorisation et l’automatisation des procédures ne sont pas des apprentissages qui se construisent à l’école : elles sont, dans les faits, sous-traitées par l’institution aux familles, et sont le plus souvent les mieux acquises dans les milieux favorisés.

Or dans la logique d’une pure et simple politique d’affichage, rien n’est pensé, programmé ni provisionné avec l’ampleur et les moyens nécessaires pour transformer ces prérequis implicites de la réussite scolaire en objets d’apprentissage.

En réalité, se donner concrètement les moyens de réduire les inégalités de réussite dans une école pour tous, ce n’est absolument pas l’objectif recherché dans cette agitation d’une priorité donnée aux apprentissages fondamentaux.

L’enjeu, si l’on entend bien le discours de la priorisation des automatismes, est réduit à la sanction scolaire. C’est en fait uniquement sous l’angle des évaluations et du diplôme de fin de la scolarité obligatoire que la problématique est abordée. Dans un contexte où la priorité n’est pas donnée à l’apprentissage mais à l’évaluation, où l’évaluation est devenue la finalité exclusive des apprentissages et où l’on apprend plus que pour être évalué, l’incorporation des automatismes fonctionne avant tout comme critère de différenciation entre ceux qui ont acquis les habitus scolaires et les autres.

Le prisme déformant de la sanction évaluative va de pair avec la ritournelle d’un retour à la promotion du mérite. L’élève « méritant » est remis en valeur dans la stratégie de communication qui préside aux choix éducatifs. De ce fait, l’école qui vient, c’est celle qu’on a été incapable d’abolir. Faute de volonté pour la combattre, le plus facile est finalement de l’assumer sans complexe : c’est celle des héritiers, de la distinction sociale justifiée sous l’apparence de différences de nature, pour faire du Bourdieu élémentaire. La bonne nature du méritant contre la mauvaise du paresseux. On peut singer la posture qui entend réinvoquer l’effort, la motivation ou le mérite individuel sous le couvert des mécanismes d’abandon et de renoncement institutionnels. Voilà donc réunies les conditions pour le retour, économe en ambitions mais efficace en effets de communication, d’une leçon de morale qui fait passer la sélection sociale pour de l’exigence intellectuelle.

Le modèle pédagogique qui réoriente les objectifs de l’évaluation en faisant la part belle aux automatismes n’est par ailleurs pas anodin quant à la conception qu’on peut se faire du rôle de l’école. Privilégiant la réponse réflexe au détriment de la compréhension et du raisonnement, il valorise la conformité dans l’exécution et disqualifie l’erreur, le tâtonnement et l’exploration, qui sont pourtant au cœur des apprentissages disciplinaires et font des disciplines autant d’apprentissages de la pensée. La conformité procédurale est érigée en critère d’excellence et l’erreur est traitée comme une faute plus que comme un levier d’apprentissage. Les mathématiques cessent ainsi d’être un espace de résolution de problèmes pour devenir un système de savoir-être scolaires, de codes incorporés dont l’institution sanctionne la maîtrise.

Le système éducatif renonce à se structurer pour transmettre et émanciper, mais pour trier, hiérarchiser et exclure, abandonnant toute ambition d’appropriation collective des savoirs. Il s’agit de trier plutôt que de transmettre, pour une méritocratie de façade qui accomplit la reproduction tranquille des inégalités.