Quand le ministre fait la leçon aux parents d’élèves 

Le 12 février 2026, le ministre de l’Éducation nationale, Édouard Geffray, adressait une lettre à l’ensemble des parents d’élèves, visant à renforcer leur implication dans la prévention, la détection et la lutte contre la violence sous toutes ses formes.

Ce geste de communication intervient dans un climat de crise marqué par des actes de violence d’élèves à l’égard de personnels.

Si elle se veut un appel à l’unité, le ton et la structure de cette lettre révèlent un changement profond dans la conception du lien entre l’École et les familles.

Le ministre pointe la responsabilité des parents dans la violence : « Il en va de même de ses parents ». Le ton est celui du rappel aux responsabilités, supposément défaillantes : « Nous avons donc besoin de vous. Besoin que vous parliez… pour leur rappeler et leur faire respecter ces règles ». Il semble que la lettre mette en scène, pour le destinataire inquiet des violences, un destinataire prétexte : le parent source potentielle de désordre.

Par ailleurs, bien que la lettre mentionne l’engagement des parents élus, elle semble s’éloigner de l’esprit de co-éducation (construction partagée de l’acte éducatif) pour se limiter à une demande de coopération fonctionnelle. Ainsi, le ministre définit l’École comme un lieu devant être « à l’abri de toute pression ». Cette vision de « sanctuaire” suggère que l’influence extérieure (familiale ou sociale) est perçue comme une menace dont il faut se protéger.

 Plutôt que de construire un pont, le ministre demande aux parents d’affirmer « l’autorité de l’École » au sein même du cercle familial. La co-éducation est ici présentée comme une courroie de transmission : le parent doit valider le message de l’institution pour qu’elle puisse fonctionner.

La nature même de l’enseignement a glissé d’une mission morale vers une mission de protection sécuritaire. Jules Ferry parlait de transmettre une « bonne et antique morale » pour élever le niveau des mœurs par la « puissance persuasive » du maître. Edouard Geffray s’appuie sur la Loi et la sécurité. Le spectre de la violence (armes blanches, insultes) occupe une place centrale. L’École de 2026 ne cherche plus seulement à faire des « honnêtes gens » (Jules Ferry), mais à assurer la sécurité physique des personnels et des élèves face à un environnement perçu comme hostile.

Pour un historien, cette lettre fera date et marque une rupture.

La lettre de 2026 témoigne d’une institution en état de légitime défense. En demandant aux parents de se mobiliser pour « préserver ce qui nous unit », elle acte une rupture : l’École ne peut plus transformer la société seule. Cependant, en se limitant à demander aux parents d’être les garants de l’autorité de l’institution chez eux, elle risque de transformer la co-éducation en une simple demande de discipline domestique, loin de la complicité éducative que Jules Ferry tentait d’instaurer pour gagner la confiance des familles.