Face à la colère lycéenne, le pouvoir rejoue une partition désormais bien connue : dénoncer les débordements, isoler les violences, parler de « casseurs » et s’étonner que la jeunesse se révolte.
FSU Per Dir refuse cette facilité.
La violence doit être condamnée. Mais condamner la violence n’interdit pas d’en rechercher les causes. Et la colère de la jeunesse ne tombe pas du ciel.
Elle naît d’une société où les inégalités se creusent, où les familles subissent la hausse du coût de la vie, où les services publics s’épuisent et où une partie croissante de la jeunesse doute de pouvoir réellement choisir son avenir.
Une École qui promet l’émancipation mais organise trop souvent le tri
Notre École continue d’affirmer qu’elle doit permettre à chacune et chacun de construire son avenir. Pourtant, les inégalités sociales restent considérables et les mécanismes d’orientation deviennent trop souvent des mécanismes de sélection.
Avec Parcoursup s’est installé un renversement dogmatique majeur : l’objectif ne consiste plus prioritairement à permettre aux jeunes de choisir leur orientation et à donner au service public les moyens de répondre à leurs aspirations. Ce sont désormais les formations qui sélectionnent leurs étudiants parmi les candidats, en fonction des places disponibles et de leurs critères d’examen.
Autrement dit, la logique du marché du travail a progressivement gagné l’orientation : on ne choisit plus seulement une formation ; il faut être choisi par elle.
Ce renversement n’a rien d’anodin. Lorsqu’un jeune exprime un projet, la première réponse de la puissance publique devrait être de rechercher les moyens de le rendre possible. La pénurie de places conduit au contraire à organiser et administrer la sélection.
La même logique traverse l’affectation dans la voie professionnelle avec Affelnet.
Là encore, l’élève formule des vœux mais se heurte aux capacités d’accueil, aux priorités et aux mécanismes d’affectation. Et lorsqu’il n’y a pas suffisamment de places dans les formations demandées, ce n’est plus l’institution qui s’adapte au projet du jeune : c’est au jeune que l’on demande d’adapter son projet à l’offre disponible.
Puis viennent les injonctions adressées aux établissements : retravailler les vœux, convaincre, réorienter, remplir les formations qui disposent encore de places.
C’est cela que nous refusons : faire de l’orientation la gestion administrative de la pénurie et demander ensuite aux personnels de direction d’en rendre les conséquences acceptables.
Nous ne sommes pas les amortisseurs de la colère sociale
Et c’est précisément là que les personnels de direction se retrouvent, une nouvelle fois, en première ligne.
Aujourd’hui, on nous demande de réunir les lycéens, d’organiser des temps de concertation, d’entendre leurs revendications et de préparer la reprise.
Comme si nous avions attendu la crise pour écouter les élèves.
La démocratie lycéenne, nous la faisons vivre toute l’année. Nous travaillons avec les représentants des élèves, les instances, les familles et les équipes. Nous dialoguons, nous prévenons les tensions, nous expliquons les décisions et nous cherchons quotidiennement des solutions.
Il est donc particulièrement malvenu de donner soudainement le sentiment qu’il suffirait d’ordonner quelques « temps de concertation » pour répondre à une crise qui trouve ses causes bien au-delà de nos établissements.
Et surtout : à quoi sert une concertation lorsque ceux qui l’organisent ne disposent d’aucun moyen pour répondre à ce qui va s’y exprimer ?
Si les élèves parlent des moyens, de l’offre de formation, de leur orientation, des capacités d’accueil, des réformes nationales ou plus largement de leur avenir, que sommes-nous censés leur répondre ?
Nous pouvons écouter. Nous pouvons expliquer. Nous pouvons transmettre.
Mais nous ne décidons ni des budgets nationaux, ni des capacités de formation, ni des politiques d’orientation, ni des choix gouvernementaux.
Réunir pour écouter sans pouvoir répondre, ce n’est pas résoudre une crise. C’est organiser l’impuissance.
Et il n’est pas acceptable que cette impuissance soit ensuite reportée sur les personnels de direction.
Nous refusons d’être les amortisseurs locaux d’une colère produite par des décisions prises ailleurs.
Nous refusons d’être placés entre les usagers et l’État pour absorber le mécontentement, expliquer l’inexplicable et tenter de rendre acceptables des décisions sur lesquelles nous n’avons aucune prise.
Nous sommes responsables du fonctionnement de nos établissements, de la sécurité des personnes, du dialogue et de la qualité du service public d’Éducation.
Nous ne sommes pas les fusibles politiques de l’État.
La dette pour les services publics, les cadeaux fiscaux sans contreparties pour les autres
Il faut enfin mettre un terme à une contradiction devenue insupportable.
Depuis des années, chaque revendication concernant l’École, l’hôpital, les salaires ou les services publics se heurte au même discours : il faudrait réduire la dépense publique, contenir les déficits, rembourser la dette. Il n’y aurait plus de marges de manœuvre.
Dans le même temps, les gouvernements d’Emmanuel Macron ont fait le choix de diminuer fortement plusieurs prélèvements pesant sur le capital et les entreprises : transformation de l’ISF, prélèvement forfaitaire unique sur les revenus du capital, baisse de l’impôt sur les sociétés, réduction des impôts de production.
À ces choix fiscaux s’ajoutent des aides publiques considérables aux entreprises dont les contreparties en matière d’emploi, de salaires, d’investissement ou de maintien de l’activité restent très inégalement définies et contrôlées.
Il faut donc appeler les choses par leur nom : on ne peut pas multiplier les cadeaux fiscaux insuffisamment conditionnés puis expliquer aux citoyens que la dette interdit d’investir dans leurs services publics.
Ce n’est pas une fatalité économique.
C’est un choix politique.
Lorsque l’argent manque systématiquement pour l’École, pour les services publics et pour répondre aux besoins sociaux, tandis que des milliards peuvent être mobilisés ailleurs sans exigences comparables de contreparties, le sentiment d’injustice devient inévitable.
Et lorsque ce sentiment s’installe durablement, c’est le pacte social lui-même qui se fissure.
Protéger la jeunesse, entendre ce qu’elle dit
Les violences commises dans les manifestations ne sauraient être banalisées. Mais les blessures graves occasionnées lors d’opérations de maintien de l’ordre ne peuvent davantage l’être, particulièrement lorsqu’elles concernent des mineurs.
Un État démocratique doit garantir l’ordre public. Il doit également protéger sa jeunesse et garantir l’exercice des libertés publiques dans les conditions prévues par la loi.
Mais une crise sociale et scolaire ne se résoudra jamais par le seul maintien de l’ordre.
Car derrière les débordements demeure une question autrement plus fondamentale : qu’est-ce qu’une société propose encore à sa jeunesse lorsqu’elle lui demande de construire son avenir tout en réduisant sa capacité réelle à le choisir ?
FSU Per Dir refuse que les personnels de direction soient transformés en gestionnaires de la pénurie, en organisateurs de concertations sans réponses et en amortisseurs de colères dont les causes sont ailleurs.
Nous continuerons à faire notre métier : dialoguer, protéger, accompagner, construire du collectif et faire vivre le service public d’Éducation.
Mais chacun doit assumer ses responsabilités.
La colère produite par des choix politiques appelle des réponses politiques.
Ce n’est pas aux personnels de direction de l’éponger.
Clément Martinez
FSU Per Dir
